Histoire de la tabletterie

La tabletterie, qu’est-ce que c’est ?

La tabletterie est l’art d’utiliser des matières dures naturelles d’origine animale (os, corne, ivoire, nacre, écaille…) ou végétale comme le bois ou le corozo pour fabriquer des petits objets variés à des fins utilitaires. Les matières peuvent être locales comme l’os, la corne, le bois, ou exotiques comme l’ébène, l’ivoire, la nacre… Ces dernières provenant du monde entier, on parle de matières luxueuses pour les différencier des métaux ou pierres précieuses. 

La tabletterie est un des arts que l’Homme a mis en pratique très tôt puisqu’on retrouve sur les sites archéologiques des traces d’industries osseuses ou de bois de cerf. De la Préhistoire à l’Antiquité, du Moyen-Âge aux Temps Modernes, ces matières sont conservées, travaillées et façonnées pour créer des objets.  

Des matières

De tout temps, les tabletiers ont utilisé pour leur fabrication des matières premières locales telles que les bois européens, l’os de bœuf, la corne mais aussi des matières semi-précieuses telles que la nacre, l’écaille, l’ivoire ou l’ébène. Importées du monde entier, d’Australie, du Japon, d’Amérique latine, d’Afrique, ces dernières étaient acheminées jusque dans les ateliers de Méru et d’autres villages.

Chaque matière, selon son lieu d’origine, présente des particularités. Ainsi l’ivoire d’Asie est différent de celui d’Afrique, une haliotide n’est pas employée pour réaliser les mêmes objets qu’une huître nacrière. Poncée, décapée, polie, la matière subit parfois une véritable transformation qui met en valeur toute sa richesse.

La nacre vient du mot persan nakkar, qui signifie beau et chatoyant.

Il s’agit d’une substance composite à la fois organique et minérale, qui tapisse la partie interne de la coquille de certains mollusques marins.
 
La nacre est composée de cristaux d’aragonite associés à de la conchyoline, une substance organique qui les agglomère. La nacre présente un feuilletage en couches superposées, qui la rend très solide et non poreuse. Selon l’arrangement des cristaux, leur dimension, la finesse et le nombre des couches, l’aspect de la nacre sera plus ou moins irisé. De fait, les cristaux d’aragonite reflètent la lumière et créent un aspect moiré que l’on appelle « l’orient de la nacre ». Plus la nacre est épaisse, plus l’orient est important.
 
En tabletterie, plusieurs types de coquillages nacriers sont employés. Les principaux sont :
– L’huître perlière (Pinctada Margaritifera et Pinctada Maxima). Ce bivalve marin est principalement pêché en Australie et à Tahiti. Il produit la nacre franche, incroyablement lisse et brillante.
– L’haliotide (haliotis) aussi appelé ormeau. Il présente des teintes allant du vert émeraude au doré. On en trouve dans le Golfe du Mexique, en Nouvelle-Zélande, au Japon.
– Le burgau (turbo marmoratus), présent dans les Indes orientales, est un coquillage spiralé également apprécié en tabletterie.
– Le troca nacrier (trochus niloticus) fait son apparition en tabletterie vers 1900 suite à l’appauvrissement des autres matières premières et à l’augmentation de leurs prix. On le trouve en grandes quantités en Indonésie, en Nouvelle Calédonie.

Dès le XVIème siècle, la nacre est utilisée en France, notamment dans la marqueterie.
Elle est ensuite utilisée en tabletterie à partir du 1er quart du XIXème siècle dans la fabrication d’articles de mode : boucles de ceintures, boutons divers, broches, mais aussi d’accessoires de la vie domestique tels que coupe-papiers, porte-plumes, coupe-cigares…
Les coquillages nécessaires arrivent dans les usines de l’Oise depuis les ports de Rouen et du Havre par charrette, puis à partir de 1875, par le train.

L’os est un matériau travaillé depuis la Préhistoire. Au Moyen-âge se constitue la corporation des tabletiers, spécialistes du travail de l’os et de l’ivoire. A ces deux matières originelles ne s’adjoindront que plus tard la corne, l’écaille, le bois et la nacre.
 
Depuis cette époque, les tabletiers utilisent en très large majorité l’os de bœuf, et plus particulièrement l’os métatarsien de la patte arrière de l’animal. A partir du XIXème siècle, l’os est importé des Etats-Unis d’Amérique et d’Argentine. Les cheptels français sont en effet trop petits pour répondre à la demande. De plus, les bêtes élevées en Amérique sont réputées pour leur qualité remarquable, sans doute due à un âge d’abattage plus avancé que pour les troupeaux français. Enfin, les Etats-Unis et l’Argentine pratiquent la congélation immédiatement après abattage, ce qui permet aux os d’arriver en bon état en France.
 
L’os est bon marché, léger, robuste, et presque imputrescible. Il est d’un façonnage assez simple.
 
De façon générale, les petits objets domestiques sont un des sujets de prédilection des tabletiers. Coupe-papier, fume-cigarettes, porte-aiguilles et autres porte-plume sont de fabrication courante. Les plus précieux, destinés aux personnes de haut-rang, sont fabriqués en nacre ou en ivoire, tandis que les plus communs sont généralement façonnés dans l’os.

Os de boeuf © Franck Boucourt

Ce sont les arbres locaux tels que les fruitiers, le hêtre, le sycomore, l’érable, le cornouiller, le buis ou le houx qui ont dans un premier temps approvisionné les tabletiers. Leur dureté et leur forte densité étaient indispensables au travail par tournage. Le grain détermine quant à lui la finesse du poli.

L’usage des bois exotiques ne s’est développé en France qu’à partir du XIXe siècle avec la généralisation de l’ébène et du palissandre en provenance d’Afrique et d’Amérique du sud.L’ébène est le nom donné au bois de cœur (le duramen) de certains arbres de la famille des Ebénacées qui poussent en Afrique, en Inde ou en Indonésie. De couleur noire et très denses, ces bois peuvent être plus ou moins durs. Selon les variétés, l’ébène est soit brillante (du fait de petits cristaux d’acide oxalique incrustés à sa surface) soit mate.
 
L’ébène est travaillée en ébénisterie, en sculpture, en lutherie, en marqueterie, en coutellerie et bien sûr en tabletterie. Considérée en Europe comme un bois précieux dès le XIIème siècle, l’ébène est dédiée à la fabrication de petits objets de luxe (coffrets, jeux d’échecs) ainsi que de pièces de mobilier notamment par la corporation des ébénistes instituée à Paris en 1743.
 
Le développement d’un empire colonial français en Afrique à partir du XIXème siècle favorise l’importation de cette matière première vers la France jusqu’au milieu du XXème siècle.
 
L’espèce la plus utilisée par les tabletiers est l’ébène de Macassar (diospyros celebica), particulièrement dure. C’est aussi la plus foncée.
 
Avec le bois d’ébène, les tabletiers produisent de très nombreux objets usuels et décoratifs : jeux d’échecs, jeux de dominos, montures d’éventails, mais aussi des pièces détachées comme des dièses de piano ou des anses pour certaines pièces de vaisselle.

Bois ©Franck Boucourt
Bois ©Franck Boucourt

L’ivoire est une matière très appréciée depuis l’antiquité. Son poli, sa blancheur et sa dureté en font un matériau de choix pour la fabrication d’objets de luxe. Ces derniers sont très variés : objets religieux (croix, crosses d’évêques), objets de parure (peignes, aiguilles à cheveux), objets décoratifs et utilitaires (drageoirs, coffrets, touches de piano).
 
L’ivoire provient des défenses d’éléphants d’Afrique ou d’Asie. Composé de fines couches de dentine superposées, l’ivoire présente différents effets de surface. Résistant, il est adéquat pour un travail de sculpture en finesse. C’est de plus un matériau assez facile à travailler.
 
Importé des colonies dès le XVIIème siècle, l’ivoire est aujourd’hui interdit à la vente et à l’importation du fait de la drastique diminution des populations d’éléphants. Une interdiction internationale du commerce de l’ivoire a été décrétée en 1989.
De ce fait, on travaille aujourd’hui des matières de substitution comme le corozo aussi appelé ivoire végétal (graine de palmier), le plastique, l’ivoirine (ivoire reconstitué à partir de débris d’ivoire réduits en poudre) ou encore l’os, dont l’aspect est assez proche.
 
Au XVIIème siècle deux foyers de production d’objets en ivoire se dégagent : Dieppe d’une part, Paris de l’autre. Dieppe dispose en effet d’une situation idéale de port de commerce. Quant à Paris, la corporation des tabletiers, spécialistes du travail de l’ivoire, y est implantée depuis le Moyen-âge.
 
Les tabletiers fabriquaient à l’origine des tablettes à écrire en ivoire (plusieurs feuillets dont le revers est enduit de cire et gravé à l’aide d’un stylet). Cette production particulière a légué son nom au métier.
 
A partir du XVIIème siècle, cet artisanat se déporte sur la région méruvienne.
Les tabletiers du pays de Thelle utilisent l’ivoire dans nombre de leurs productions : dominos, billes de billard, manches de couteau, brosses de toilette, éventails, porte-monnaie…
 
Le travail de l’ivoire est déterminé par la taille des défenses d’éléphant et par leur courbure naturelle. Par ailleurs, la préciosité du matériau oblige le tabletier à exploiter au maximum sa matière afin de limiter les pertes.

Ivoire ©Franck Boucourt
Ombrelle ©Jean-Baptiste Quillien

L’écaille de tortue, matériau précieux utilisé en tabletterie, provient de la carapace des tortues marines. Deux espèces sont particulièrement recherchées pour leur écaille : la tortue caret, dite aussi tortue à écailles ou tortue imbriquée (Eretmochelys imbricata) et la tortue verte également appelée tortue franche (Chelonia mydas). La première présente une coloration blonde orangée avec des jaspures allant du brun au noir. La deuxième tire plutôt sur le vert avec des tâches allant du jaune pâle au brun foncé.
 
La plupart des tortues caret et des tortues vertes vivent dans les zones tropicales.
 
Le rendement en termes d’écailles est toutefois faible : 1 à 2 kilos par animal. Les plus belles écailles proviennent des carapaces les plus vieilles. Il faut attendre en moyenne dix à vingt ans pour que la tortue atteigne sa maturité sexuelle. Par ailleurs, la ponte des tortues n’a lieu que tous les trois ans, ce qui explique la rareté de l’écaille.
 
Tortue caret et tortue verte sont aujourd’hui menacées d’extinction. Le commerce et l’utilisation de l’écaille sont de ce fait très réglementés (notamment par la Convention de Washington signée en 1973), et donc extrêmement restreints.
 
L’écaille de tortue a été utilisée en Europe dès le XVIIème siècle. D’abord introduite dans le mobilier par les techniques de marqueterie, elle sert au XIXème à réaliser de nombreux objets de parure : peignes, barrettes, brosses, montures de lunettes et de faces-à-main. La production est importante jusqu’à la fin des années 1960 et cohabite avec une forte demande de produits en imitation dès le milieu du XIXème siècle.

Écaille de tortue ©Jean-Baptiste Quillien
Lunettes de soleil ©Musée de la Nacre et de la Tabletterie

La tabletterie a utilisé autant la corne d’ergot (de sabot) que la corne de tête. Cette matière se décline dans des coloris qui vont du blanc au noir. Parfois blonde, tachetée ou veinée, elle peut être un beau substitut à l’écaille, plus onéreuse.

Sa qualité dépend des conditions d’élevage de l’animal duquel elle provient. Celle du bélier irlandais est réputée pour être la meilleure mais le bœuf et le buffle fournissent aussi de très bonnes cornes.

Bouton Hamm ©Jean-Baptiste Quillien

Le corozo est en fait la graine d’un palmier, le Phytelephas Macrocarpa ou « arbre à ivoire ». Elle a en effet l’aspect de l’ivoire animal, ce qui lui a valu le surnom « d’ivoire végétal ».
Introduit en Europe en 1867 lors d’une exposition coloniale, le corozo fut très vite employé dans l’industrie du bouton. C’est une matière de substitution qui a longtemps rivalisé avec le celluloïd.
L’arbre à ivoire pousse principalement en Equateur et au Pérou mais aussi au Soudan.

Boîte à chapelet ©Jean-Baptiste Quillien

Récolté depuis l’Antiquité, le corail ne connaît un véritable engouement qu’à partir du XVIe siècle. Sa matière symbolise alors le sang du Christ et on lui attribue des vertus magiques et médicinales. La cité portuaire de Trapani, en Sicile, devient le premier centre européen de production d’objets en corail et voit se développer de nombreux ateliers spécialisés.

Corail ©Franck Boucourt

Des objets

De nombreux objets façonnés par les tabletiers constituent aujourd’hui les collections du Musée de la Nacre et de la Tabletterie.

Les anciennes machines de boutonnier, le matériel technique et les matières premières constituent un ensemble cohérent destiné à être utilisé et mis en fonctionnement. Il s’agit du fonds industriel du musée. À ses côtés, les collections rassemblant tous les objets produits par les tabletiers permettent une grande diversité thématique, typologique, chronologique et géographique.

La mode est ainsi représentée par les différents accessoires du costume tels qu’éventails, boutons ou parures. Les arts décoratifs sont présents grâce aux objets de table, nécessaires ou objets religieux et l’histoire naturelle à travers les ensembles de coquillages.

Des hommes et des femmes

Le tabletier est la personne qui travaille ces matériaux. Doué d’une grande polyvalence il se spécialise souvent dans une production spécifique. Ainsi ou trouvera les damiers qui réalisent les plateaux de jeux, les dominotiers pour les dominos, les déciers pour les dés, les boutonniers pour les boutons, le jumelier pour les jumelles de théâtre, le lunetier pour les montures de lunettes.

Dans certains domaines on ajoute le mot tabletier pour ne pas confondre avec les autres artisans qui interviennent sur l’objet comme les tabletiers-couteliers pour les tabletiers-éventaillistes.

Ces appellations sont locales afin de spécifier les productions de chacun. On note aussi que certaines tâches étaient réalisées uniquement par une personne : le graveur, le tourneur, le mécheur, le découpeur, le façonneur…  

A l’extérieur on parle uniquement de tabletier, bien que certains se soient spécialisés dans un matériau spécifique : l’ivoirier, le nacrier, l’écailliste, le cornetier.